Jazz à Orléans · Coulisses
Rencontre avec un artisan du son
Septembre 2026 · René Séon
Quand un pianiste entre en scène, le public voit l’artiste, le piano, les projecteurs. Beaucoup moins souvent celui qui, quelques minutes auparavant, s’est assuré que l’instrument était prêt.
Pendant environ trente-cinq ans, Yves Dugas a travaillé comme accordeur de piano pour le Festival Jazz à Vienne. Une place privilégiée pour observer, depuis les coulisses, quelques-uns des plus grands pianistes de jazz.
Oscar Peterson, Randy Weston, Keith Jarrett, Michel Petrucciani… Derrière ces noms prestigieux se cache aussi une réalité très concrète : un piano de concert est un instrument vivant, soumis à la puissance du musicien, aux variations de température, aux balances, au transport et à toutes les contraintes d’un festival.
35 ans
à Jazz à Vienne
80+
concerts d’Oscar Peterson
80 %
de l’accord, avec la main
Yves Dugas a connu Jazz à Vienne dès ses premières années. Il se souvient même d’une période précédant l’installation durable du festival au Théâtre antique, avec des concerts organisés dans une configuration beaucoup plus modeste.
Au fil des années, son travail l’a placé au contact direct de générations de pianistes. Son rôle : fournir, préparer, régler et accorder les pianos pour que, lorsque le concert commence, l’artiste puisse oublier toute la technique et simplement jouer.
Un métier discret, mais indispensable.
Parmi ses souvenirs les plus marquants figure Oscar Peterson. Yves Dugas estime avoir travaillé sur plus de 80 concerts du pianiste canadien, à Vienne mais aussi dans différents lieux en Europe. Il parle de lui avec beaucoup d’affection.
La première chose qui frappe dans son récit est la puissance physique du pianiste. Oscar Peterson était capable de solliciter très fortement un instrument. Sur certains pianos, raconte Yves Dugas, il pouvait devenir nécessaire de reprendre l’accord pendant l’entracte. Avec d’autres instruments, notamment les grands Bösendorfer Imperial qu’il utilisait, la stabilité pouvait être bien meilleure.
Pour l’accordeur, le défi est simple à énoncer : lorsque le pianiste entre sur scène, il faut que l’instrument puisse supporter toute la soirée.
Yves Dugas a également travaillé avec Randy Weston, autre pianiste dont le jeu et la puissance imposaient beaucoup au piano. Deux géants du clavier, au sens musical comme au sens propre.
Au cours de ces décennies, Yves Dugas a préparé les instruments de nombreux pianistes. Il se souvient notamment de Keith Jarrett, rencontré plusieurs fois à Vienne. À propos de la réputation parfois exigeante du pianiste, Yves Dugas relativise : « Moi, je n’ai jamais eu de souci avec lui. »
Les difficultés pouvaient parfois venir d’ailleurs. Certains pianistes avaient des contrats avec des fabricants de pianos et pouvaient se retrouver sur scène avec une marque différente de celle qu’ils utilisaient habituellement.
Il a également travaillé à plusieurs reprises avec Michel Petrucciani. Il se souvient de l’attaque du pianiste, de sa relation très physique avec l’instrument et d’un projet qui aurait pu les amener à travailler davantage ensemble en tournée, sans finalement se concrétiser.
Autant de rencontres qui rappellent que, derrière chaque pianiste, il existe toute une chaîne de professionnels invisibles.
Lorsqu’on demande à Yves Dugas comment on accorde un piano, on s’attend naturellement à ce qu’il parle d’oreille. Il répond avec une formule beaucoup plus surprenante :
« L’accord se fait à 80 % avec la main. »
Yves Dugas — accordeur de piano, Jazz à Vienne
Bien sûr, l’oreille est indispensable. Yves travaille avec ses deux oreilles et un diapason. Mais, selon lui, entendre la bonne hauteur ne suffit pas. L’accordeur doit aussi sentir ce qui se passe mécaniquement dans l’instrument.
La corde est tendue grâce à une cheville solidement insérée dans le sommier du piano. Lorsque l’accordeur agit sur cette cheville, celle-ci ne se contente pas de tourner : elle peut également se vriller légèrement. Il faut donc sentir cette torsion et anticiper la manière dont la cheville va se stabiliser. Sinon, une note qui paraît parfaitement juste au moment de l’accord peut se déplacer quelques instants plus tard.
Le métier se situe donc à la rencontre de plusieurs savoir-faire : l’acoustique, la mécanique, l’écoute et le toucher.
Les outils électroniques permettent aujourd’hui de mesurer très précisément les fréquences. Mais Yves Dugas reste profondément attaché au travail de l’oreille et de la main. Chaque piano possède ses propres caractéristiques acoustiques, ses harmoniques, ses réactions mécaniques.
Une mesure électronique peut indiquer une fréquence. Elle ne remplace pas la sensation de la cheville, la réaction de la corde ou l’expérience permettant de prévoir si l’accord va rester stable pendant le concert. C’est cette dimension artisanale qui fait tout l’intérêt du métier.
Le travail devient encore plus délicat dans un festival en plein air. Un piano doit être protégé du soleil direct, de la pluie et des variations importantes de température ou d’humidité. Mais la météo n’est pas la seule difficulté. Il y a aussi le planning.
Le piano peut être préparé et parfaitement accordé avant l’arrivée du musicien. Puis viennent les balances. L’instrument est joué, sollicité, la température de la scène peut changer, le public arrive. L’accordeur doit alors pouvoir intervenir une nouvelle fois juste avant le concert.
Et c’est parfois là que les contraintes de production se font sentir. Yves se souvient de cette remarque que les techniciens peuvent lui adresser : « Mais vous l’avez déjà accordé tout à l’heure ! »
Oui. Mais entre-temps, beaucoup de choses ont changé.
Un concert comporte aussi son lot d’imprévus. L’un des incidents que doit anticiper l’accordeur est la rupture d’une corde. Yves Dugas se déplace donc avec une valise contenant des cordes de remplacement.
Un détail important : dans les graves notamment, les cordes filées ne sont pas nécessairement interchangeables d’un piano à l’autre. L’accordeur doit donc anticiper. Son matériel est aussi une assurance permettant au concert de continuer.
Sur certains petits festivals, Yves emporte même ses propres micros afin d’être certain de la qualité de la captation et de l’amplification du piano. Car entre le jeu du pianiste et ce qu’entend finalement le public, toute une chaîne intervient. Et la qualité finale dépend souvent du maillon le plus faible.
À travers le parcours d’Yves Dugas se dessine aussi une certaine histoire du jazz. Celle d’une époque où les artistes tournaient énormément, où les musiciens se retrouvaient parfois réunis pour quelques concerts seulement, où les festivals étaient des lieux de rencontres permanentes.
Une histoire que l’on raconte généralement à travers les artistes et les disques. Beaucoup plus rarement à travers ceux qui préparaient les instruments avant leur arrivée.
L’accordeur occupe pourtant une place exceptionnelle : présent juste avant le concert, souvent à quelques mètres des artistes, il voit et entend des choses auxquelles le public n’a jamais accès.
À la fin de notre conversation, Yves Dugas adresse spontanément un conseil à Jazz à Orléans : filmer les concerts. Pas nécessairement de longues captations. Quelques minutes peuvent suffire. Pour garder une mémoire, bien sûr, mais aussi pour les musiciens eux-mêmes, notamment les plus jeunes, qui ont aujourd’hui besoin d’images et de vidéos pour présenter leur travail.
Un conseil particulièrement cohérent venant d’un homme qui a passé une grande partie de sa vie professionnelle dans les coulisses. Car le jazz ne se construit pas uniquement sur scène. Il existe aussi grâce à tous ceux qui, avant que la première note ne soit jouée, font en sorte qu’elle sonne juste.
René Séon — Jazz à Orléans
Entretien réalisé avec Yves Dugas le 29 septembre 2026.
Garder la mémoire de la scène, c’est aussi filmer, archiver, transmettre.
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